A nos corps-territoires
D’aussi longtemps que je me souvienne, dès que des images d’ailleurs apparaissaient sur l’écran de la télévision installée dans le salon de l’appartement toulousain dans lequel j’ai grandi, je disais “je veux aller là”. Cette envie de domicilier dans chaque endroit que nous avons visité avec mes parents m’a longtemps suivie et la question d’où vivre s’impose encore à moi aujourd’hui.
Je me souviens clairement de cette image montrant une route droite comme infinie, le sol rouge et poussiéreux dans l’immensité de l’outback présentée dans un reportage ; assise sur le canapé convertible, je m’imaginais parcourir les territoires reculés de l’Australie à la rencontre des aborigènes.
J’ai atterri en terre australe à l’âge de 22 ans après trois correspondances sur un vol de 32 heures.
L’accès au voyage n’a jamais été aussi simple. Le monde est à notre portée.
Mais qu’en est-il de notre capacité à l’habiter ? Et quelle relation entretenons-nous à notre corps qui vit ce voyage ? Il me semble parfois plus simple de partir loin que de plonger profondément en moi.
Les codes sociaux des établissements scolaires que j’ai fréquenté, en centre-ville de Toulouse, rejetaient assez violemment les anciens et anciennes n’ayant jamais quitté leur ‘bled’. Comme si voyager faisait de nous des gens dignes. Les liens entre les finances soutenant ces déplacements et les inégalités écrasantes, source de comparaison, de jugement des classes ne me semblait pas alors si limpide. Mais par besoin d’appartenance, j’ai aussi jugé, critiqué, rejeté. Je m’imaginais devenir artiste peintre à New York City ou styliste à Los Angeles. Bien sûre, les rêves d’affirmer ma créativité et d’être vue pour mes talents étaient et son toujours vrais. Les destinations et les hiérarchisations qui en découlaient étaient bien moins justes, absorbées via le Soft Power étatsunien et les tendances vendues dans la presse dite féminine.
J’ai longtemps repoussé l’idée de sédentarité, comme si j’allais glisser dans le camp des ‘ploucs’ si je restais au même endroit trop longtemps sans vite poster une photo d’un weekend à Marrakech ou à Biarritz pour assurer aux autres que j’existe.
Comme si exister était synonyme de consommation : des paysages, des pays, des nourritures et des bracelets souvenirs à arborer à la rentrée.
Pourtant, ce modèle n’est pas le seul. Il est contournable, façonnable peut-être, en tout cas questionnable.
“Être indigène signifie venir d’un lieu, d’un territoire. Pour les peuples indigènes, c’est beaucoup plus : c’est s’en souvenir, avoir conscience que nous faisons partie de la Terre qui nous accueille, nous soigne, nous soutient, nous nourrit. Or, ressentir en soi, dans son corps, dans son cœur cette appartenance est une question d’équilibre : physique, psychique, écosystémique, spirituel. En réveillant cela, nous pouvons rejoindre le point de vue vaste et symbiotique sur la vie que cultivent ces peuples.”
Ici, la journaliste et autrice Frederika Van Ingen, dans l’une des lettres qu’elle envoie pour soutenir son projet le “cercle des passeurs”, nous rappelle que les populations indigènes ne sont pas différentes nous : nous étions indigènes avant d’avoir été envahi.es jusque dans nos esprits et nos désirs par le système majoritaire. Nous étions indigènes parce que nous savons, au fond, que le vivant n’est pas extérieur à nous et que l’erreur des ‘modernes’ d’avoir placé la psyché humaine au-dessous de tout nous a mené à ce nouveau ‘régime climatique’1 auquel nous ne sommes pas prêt.es.
Je ressens cette colonisation et ses conséquences dans mon corps-esprit fortement ces derniers temps.
L’éco anxiété me pèse. La solastalgie2 me draine. Je perds parfois l’élan d’avancer. Souvent je me sens au bord de l’explosion alors que rien ne semble objectivement m’y mener. Une partie de moi ne croit pas en un avenir possible dans cette fournaise, dans ces incohérences politiques révoltantes contre lesquelles je crie, les yeux plein d’eau, les fenêtres de ma voiture ouvertes pour lâcher ma colère. Lâcher mon impuissance. Même si dans mon environnement immédiat le ciel est bleu, les cigales chantent et le chien sieste joyeusement, je me sens reliée à une souffrance plus large, qui me dépasse largement et m’écrase de désolation.
Je suis estomaquée de constater que des décisions gouvernementales prises par des hommes que je n’ai jamais rencontré me consternent tellement - et ce peut-être inconsciemment encore plus que consciemment, qu’elles vont jusqu’à perturber mon sommeil, la clarté de mes pensées et même entacher ma capacité à relationner de manière équilibrée avec mes proches. Ces jours-ci tout m’énerve. Le moindre trajet, le moindre contre-temps, le moindre petit-rien qui devient énorme. Parce que je n’ai plus assez d’espace. Parce que je manque de ressources sur lesquelles me reposer. Parce qu’en moi crie la peur de la mort, la peur de la souffrance, la constatation de ma petitesse et de ma fragilité.
Quelques unes de mes amies sont enceintes depuis peu. Je suis admirative et inquiète à la fois. Comment mettre au monde un enfant alors que notre reliance à notre habitat collectif est en perdition ? Alors que la maison brûle et que tout le monde (et surtout ceux qui dirigent) regarde ailleurs ? Je ne sais pas si je suis dotée de la même confiance qu’elles en l’avenir. Je ne sais pas si je me sentirai aussi forte qu’elles.
Alors des récits et des émissions me soutiennent.
Entendre et lire la parole de philosophes et de penseur.ses qui, comme quoi, comme vous, partagent l’inquiétude quant à l’habitabilité de notre terre, me rassure, je crois.
Je me souviens avoir partagé aux élèves d’une classe de yoga que le simple fait qu’une citation sur le bonheur date de plusieurs millénaires me faisait sourire et m’allégeait, tant mon appartenance à la chaîne humaine en était confirmée.
Partager nos peurs nous fait nous sentir plus proches. La vulnérabilité donne accès au monde intérieur que nous abritons, en révéler des bribes donne à l’autre la possibilité de nous nous comprendre peut-être, de nous recevoir dans nos troubles, de se relier à nous j’espère. Parce que nous partageons cette humanité justement, elle est le précieux liant qui nous unit au jour-le-jour. Le liant qui nous maintien dans la vie. Par notre mortalité, nous sommes égaux. Par notre fragilité nous sommes similaires.
“L’humanisme n’est pas un contenu, c’est un geste, un geste qui se refait.”
Baptiste Morizot évoque ici cette nécessité de se réinventer. Chaque époque doit faire face à ses ombres, ses démons pour ainsi grandir et laisser aux générations futures une sagesse empirique.
L’humanisme n’est pas un courant de pensée en-dehors de la dite “nature” puisque la pensée humaine elle-même est façonnée par son environnement.
C’est assez simple, quand on y pense : le simple fait de penser n’est possible QUE PARCE QUE notre cerveau est oxygéné et ce UNIQUEMENT PARCE QUE nous absorbons l’oxygène que les plantes et le plancton expirent.
Les parallèles entre nos corps et nos milieux sont nombreux.
Les deux peuvent être ignorés, évités, maltraités, utilisés. Un corps machine, une pensée dominant la matière, un anthropocentrisme vidé de son humanité.
Un humanisme écologique ? Une écologie anthropocentrée ? Une nouvelle trajectoire est-elle possible ?
Et si nous nous souvenions que nos corps sont aussi nos maisons ? Et si en développant une relation intime à nos confins intérieurs nous pouvions l’élargir à nos environnements ? Comme si par la douceur que nous nous donnions, la capacité d’aimer l’altérité allait croître naturellement ? Telle une prairie qu’on hydrate et dont naît une organisation nouvelle, un foisonnement de vie, de nos cellules noyées de conscience pourrait alors émerger une puissante reliance au vivant.
L’idée serait peut-être de “redevenir symbiotique” comme nous y invite Frederika Van Ingen. “Cela suppose un sursaut d’humilité, que les peuples racines savent encore incarner : ils se souviennent que la Terre n’est pas un commun, et que nous sommes ses obligés. Nos territoires ne sont pas nos propriétés. Ils sont nos enseignants, et nous indiquent qui nous sommes, et comment prendre soin d’eux. Et ils ont besoin, pour cela, d’êtres humains symbiotiques.”
En quoi se relier à son corps ancre nos pensées dans nos territoires ?
A l’ère de l’anthropocène, comment concilier les besoins humains aux impératifs écosystémiques ? Peut-être est-il temps de dissocier besoins humains et besoins économiques pour réancrer nos modes d’agir dans les relations biosphériques qui sont les nôtres ? Peut-être est-il temps de dissocier besoins humains et utilisation des ressources pour réorienter notre conscience aux interdépendances qui nous font ?
Puissions-nous passer d’humain.es à terrestres comme le proposait déjà Bruno Latour et ainsi, en constatant que “le sol sur lequel la cité se pose est en train de muter”4, nous laisserons germer de nouvelles manières d’interagir avec nos propres corps-esprit-territoires et avec toustes les autres.
Ensemble, un présent est possible. L’avenir découlera de notre créativité et puissance de soulèvement. Les masses font société. La conscience individuelle initie les mouvements de masses. Nous pouvons agir. Nous devons commencer quelque part.
Finalement, cette pulsion de vouloir poser mes bagages dans tous les endroits que j’ai visité pour y appartenir et m’y sentir ancrée me révèle peut-être le besoin de me familiariser encore davantage avec la maison que j’occupe déjà : mon corps. Ce territoire qui pâtie tant des canicules et des angoisses tout en continuant de faire entrer en harmonie le merveilleux écho de la vie. En son sein, les fluides, les organes, les cellules s’organisent. Sur et sous la peau, des milliards de bactéries invisibles à l’œil nu me protègent, digèrent les aliments que j’ingère : me permettent de vivre.
Alors oui, je ressens la détresse et cet état dépressif qui me ronge. Et il y a de nombreuses raisons pour cela. Je refuse d’ignorer les signaux et je vois les déséquilibres. Je suis ok de me révolter pour ce qui est révoltant.
Mais je ressens aussi, la joie de marcher au coucher du soleil avec le superbe chien que mon compagnon a adopté. L’étonnement délicieux d’écouter une pianiste interpréter des morceaux de compositeurs africains à l’ombre de magnifiques arbres lors d’un festival de musique classique. Le plaisir de déguster les cookies que mon père pâtisse régulièrement. La tendresse des sourires échangés avec mes ami.es de la salle d’escalade. Le vitalité d’un (fou)rire, la douceur d’une baignade, le privilège d’un lit confortable et d’un potager que je peux arroser.
Je savoure le précieux livre de Corine Morel Darleux et termine cette lettre par une citation qui m’accompagne ces temps-ci, puisse-t-elle vous inspirer aussi :
“(…) je décidai alors de m'attacher sérieusement à résoudre la dissonance récurrente entre le bonheur que j'éprouve a être vivante et le sentiment d'accablement qui me saisit quand je regarde le monde, en constant de devoir être l'une ou l'autre. Ni militante, ni autrice, ni romantique, ni révolutionnaire, ni austère ni kitsch, ni activiste ni individualiste, donc, si ce n'est tout cela à la fois : je refuse de choisir entre l'utile et le beau, entre le quotidien et l'exotique, entre l'inquiétude et l'émerveillement, entre l'écriture et le militantisme, entre la fiction et la réalité. Car c'est bien ce va-et-vient incessant entre s'extraire et revenir, cette gymnastique des confins, qui fait le sel de l'existence et permet de tenir par grands vents. ''5
Merci de votre présence. Merci de vos commentaires et emails. Merci d’être ici.
Affectueusement,
Elisa




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