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Elisa Jouannet

Habiter nos silences

25 sept.
7 min de lecture

Je ne sais pas si c’est une carence de toucher qui m’accompagne depuis l’enfance. Ou si, en moi, en nous touste peut-être, vit un besoin abyssal d’être remplie, soutenue, vue. Peut-être aussi que, comme beaucoup, je n’ai jamais eu de modèle en terme d’intelligence émotionnelle.


Quoi qu’il en soit, j’ai souvent peur du vide. Peur que personne ne réponde à mes questions. Peur d’être laissée, là, esseulée, face à des sensations que je ‘devrais savoir gérer’. Peur que le calme se transforme en plat, qui deviendrait morne, qui finirait par me tuer.

Je rencontre souvent cette absence et, peu à peu, je m’y fais mieux, je crois.

Mais son poids reste parfois insoutenable, écrasant des appréhensions qu’il génère.

Lorsque je suis stimulée par un mot, un message, un geste, ou un non-mot, non-message, non-geste, je crains de disparaitre dans l’émotion qui s’en suit.

La stimulation-émotion, elle-même, m’impressionne. Ses conséquences en moi, cette ambiance mortifère et flou, visqueuse, bizarre qui s’installe sournoisement.

Je suis submergée. Comme si, chaque émotion était une boule de braises qui me brûle les mains et dont, par réflexe, je voudrais me débarrasser coûte que coûte.

Je sais, rationnellement, qu’un cocktail d’hormones est en train de parcourir mon corps et d’altérer ma perception. Je connais, théoriquement, certaines pratiques somatiques qui pourraient me donner de l’espace et du calme pour laisser ces vagues circuler, sans m’y noyer.


Mais malgré cela, je fige. J’appréhende. Comme une impossibilité de rester avec la sensation-émotion qui se manifeste. Des scénarios se succèdent, des imaginaires moroses dans lesquels je suis rejetée, mal-aimée, trompée.


Je ne parle pas couramment le silence.


J’évite d’y rester trop longtemps, par peur d’y être engloutie.


Je parle de ce silence après un conflit. Ce silence lorsqu’un mot jugé déplacé est sorti de ma bouche au milieu d’une conversation de groupe. Ce silence lorsque je lis “vu” en-dessous de mon message et ce, pendant des minutes qui me paraissent semaines.

Ce blanc. Latent. Pesant.


Et parce que je ne maîtrise pas l’art d’habiter mes silences, je les peuple de milles raisons de vouloir encore plus éviter ce moment. L’auto-stress, la panique parfois,

ce trouble indescriptible similaire à un vertige, m’aspire. M’éteint.

Je me sens coupée de moi-même, plus vraiment là. Absorbée par le morbide.


C’est peut-être pour cela que la chute en escalade m’effraie tant. Même lorsque je la choisis, lorsque j’ai confiance en la personne qui tient la corde, lorsque tout pourrait faciliter l’expérience, mon système s’alarme plus que de raison et mon corps tout entier cri. Mon corps tout entier souffre. L’affolement se lit sur mon visage crispé.

Je le sens dans les battements de mon cœur et dans la moiteur de mes mains.

Cette charge émotionnelle si vive, cette impression de tomber dans un trou infini.

La perte de contrôle. La terreur du lâcher.


Pourtant, chaque semaine, j’essaie d’y retourner. Je me prépare à me laisser aller. Je monte suffisamment haut sur le mur pour ne pas me blesser, je respire, j’essaie, je regarde le sol, je regarde mes mains, je stresse, je le sens, j’entends la voix intérieure qui refuse de sauter, je respire, j’essaie, je serre, je retiens, je respire, et j’y vais, je cris. Mon corps est déjà suspendu au-dessus de mon point d’accroche, lorsque je reviens à moi-même. Comme si cette fraction de secondes de vol m’avait laissé le temps de m’échapper. Je n’ai pas vraiment vécu la scène, je crois, j’étais là, mais qu’à-moitié. L’adrénaline a pris le dessus, le hurlement de crainte m’a devancé.


Je suis tombé, j’ai survécu.


De là, l’envie de recommencer se mêle à la phobie d’y penser.

Le vide m’appelle et me repousse. Double direction invivable, mais peut-être que si, justement, la réponse est de la vivre : cette dualité, cette opposition. La contradiction, elle-même est vie.


Attachée à une corde d’escalade ou allongée dans mon lit, la méthodologie se répète : “ce que je vis n’est pas agréable, mais ce n’est pas dangereux”, “ce que je vis n’est pas agréable, mais ce n’est pas dangereux.” Une incantation, un remède, pour progressivement, fréquenter le gênant un peu plus longtemps. Apprendre à être à l’aise avec le pénible, l’étrange.

M’installer, me nicher, me déposer au creux de ce vide qui m’effraie tant. En savourer l’incertitude qui coule le long de ses parois. Me familiariser avec l’écho du rien, le son de l’absence, le rythme du vacant.


J’ai déjà entendu l’expression “lorsqu’un seul être vous manque, tout est dépeuplé”. Pour moi, c’est de vivre les émotions seule qui me ratiboise moi-même : le doute, l’inconnu, ces mouvements inconfortables qui tournent en rond à l’intérieur et manquent de place, voilà ce qui me dépeuple de moi-même, voilà ce qui me donne le goût acide du silence en bouche. J’aimerais trouver les réponses en-dehors de moi, j’aimerais que quelqu’un.e me dise quoi faire. Je voudrais tant être guidée, contenue, rassurée. Je voudrais pouvoir sentir mes contours si forts, si solides, si résilients, qu’aucune tempête interne ne pourrait me secouer. Rien ne me ferait vaciller. Je resterai toujours ancrée, présente, et dans l’accueil de ce qui est.

La pression est grande ici. À la hauteur de la détresse que j’ai longtemps connue.


Aujourd’hui, j’essaie plutôt de manger une micro part de ca gâteau amer, d’en comprendre les codes, de déterminer ce que ça me fait intérieurement, de sentir. Comme chaque apprentissage, je décode les terminologies, les tendances, les stratégies que prend le vide, et j’y développe les miennes.

Je commence à danser avec le silence, à l’écouter aussi.


Je sais que dans son dialecte, de nombreuses sagesses pourraient m’éclairer, me faire grandir. J’ai compris que c’est en passant du temps avec ce qui m’effraie, que, petit à petit, la porosité fait son effet : nous devenons un peu de l’autre, à force de contact.

Aussi, lorsque j’y arrive, je me rappelle que je suis peuplée d’altérité. Qu’en continu, des milliards d’individus autres-qu’humain.es habitent sur et dans mon propre corps. Qu’en fait, je suis un habitat à part entière, qui habite dans une atmosphère, qui prospère sur une planète, qui a sa place dans l’univers. L’architecture du vivant est joliment tissée. Tout est occupé.


Je me répète que même si je me sens seule dans ce silence, dans cette expérience momentanée dérangeante, je ne le suis jamais, isolée. Cette pensée est parfois apaisante. Elle m’aide à avancer dans l’antre, à m’assoir dans la crevasse, à y rester, à respirer, jusqu’à peut-être m’émerveiller de la vallée et profiter de la traversée..


Récemment, j’ai commencé à suivre des cours de Danse Improvisation réguliers et, cette semaine, la professeure1 a proposé à chaque membre du groupe de prononcer son prénom en laissant un temps d’écoute entre la personne qui vient de parler et celle qui prend le relais. Nous avons décliné l’expérience avec un mouvement spontané : chacun.e bouge, vu.e par les autres, nous laissons s’installer le geste, nous observons, puis, quelqu’un.e se lance dans son propre mouvement. Comme une balle qui rebondit et dont je me saisis. Ici, nous avons goûté à l’espace entre.                                                 

L’espace entre les mouvements, entre les mots : le silence. Ce vide était si plein.

J’ai pu constater que les brèches-entre, les temps-de-pause, permettaient justement de savourer la texture du mouvement ou du mot présenté. C’est parce que nous nous arrêtons pour contempler avant d’enchainer, que nous avons pu jouir de l’impact que les mots-mouvements ont eu sur nous. En accordant de l’espace, nous laissons la puissance se déployer. Le silence donne de la texture à la proposition de chacun.e. Peut-être même que le silence lui-même a décuplé sa propre texture, sa densité.


Dans cet espace, j’ai pu imaginer les émotions qui traversaient les personnes. J’ai pu sentir, ressentir, recevoir. Certaines pensées étaient inconfortables, mais je les ai juste écoutées. Sans agir contre. Sans faire autre chose pour les étouffer. Juste être avec.


Qu’en serait-il si je dégustais mes propres silences ? Si au lieu de vouloir fuir, combler par le téléphone ou une occupation, je prenais le temps de découvrir ce que le vide pouvait m’apprendre ? Si au lieu de vouloir partir de moi-même, d’éradiquer cette mouvance troublante qui me traverse, je faisais justement une place en moi pour les laisser circuler ? Et si je me donnais à moi-même ce contenant auquel j’aspire ? Pourrais-je me chuchoter moi-même les mots rassurants que j’aimerais entendre ? Suis-je capable de me donner la même attention, la même qualité d’écoute, que celle que j’offre aux danseureuses du cours d’improvisation ?


Ce corps dans lequel je me sens parfois enfermée, contrainte, est ma première maison, mon foyer. J’y vis, j’en dépends, j’existe par lui, je grandis en lui, je ressens via lui. Ce corps qui me permet de faire l’expérience du monde est tantôt source de joie dans l’expression, de béatitude dans la connexion, tantôt un véritable cachot dans le stress, un goulot d’étranglement dans la sensation d’abandon.

“Ma place, ma base intérieure est un centre mouvant, une habitude d’être, constante dans l’amplitude de ses variations, régulière dans ses dérives. Cette tonalité d’être est mélancolique et insouciante, tourmentée et confiante.”- Claire Marin2

L’espace du dedans. L’ici-maintenant, avec ses couleurs, ses nuances, ses polarités. Philosophe de l’instant, je navigue sur les vagues des sentiments qui se trament en moi. Sous ma peau, et à sa surface, vibrent des milliards de capteurs sensoriels qui m’informent de l’extérieur, qui véhiculent des messages, des influx nerveux dont découlent des pensées, des actions, des réponses de stress.


J’essaie de me souvenir que c’est souvent dans l’espace que la liberté vit. Lorsque nous sommes encombré.es, écroulé.es sous le poids des choses à faire et à gérer, nous manquons d’air. Nous suffoquons. Alors quand, en moi, c’est justement le libre qui me tourmente, je pourrais peut-être essayer de le considérer à sa juste valeur : une expérience, sensible d’apprentissage, porteuse de décisions.

Le potentiel existe dans l’inconnu. Ce même inconnu qui me tracasse, cette incertitude qui me bouleverse, serait peut-être la clé de ma propre liberté.


Quelle(s) place(s) est-ce que j’occupe en moi ? Où suis-je finalement “chez moi” ? Sur quelle(s) qualité(s)-appuis puis-je me reposer pour vivre l’expérience du silence ? Quelles ressources peuvent m’aider à accueillir l’émotion lorsqu’elle m’effraie ?


Lorsque l’émotion et le corps deviennent ennemis, non-familiers, nous voulons nous en extraire, couper le fil de la pellicule qui se déroule sous nos yeux. Nous voudrions sortir de la scène et nous cacher, fuir.

Pourtant, j’aimerais vivre à la première personne ; j’aimerais exister en sujet propre.

Teintée de manières d’être vivant différentes de moi, oui, mais habitée de moi-même aussi. Lorsque l’inconfort se manifeste, j’aimerais décupler la douceur, la tendresse,

la beauté d’une attention qui soigne, à moi-même, par moi-même.

Le processus se traverse chaque, pas à pas.


A très vite

Chaleureusement,

Elisa


Alva Gaudin, professeure en danse contemporaine, danseuse et psychiatre

Etre à sa place, Claire Marin (p. 151)

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