L'art de rencontrer
Alors que je marche en forêt de Grésigne, Hugo et Iko devant moi, je me sens à la fois appartenir à ce trio que nous formons, et cloisonnée dans mes propres projections. Lorsque je sens la tension dans nos échanges, j’entends cette voix me dire que ‘je suis pénible, difficile’ ou encore que ‘notre relation va s’arrêter à cause de moi’. Cette voix je la connais. Elle s’est forgée avec les années, à force d’échanges instables avec un père émotionnellement fermé et de discours ambivalents avec un ex compagnon ne prenant pas ses responsabilités.
Mais pourtant, je ne suis pas en train de discuter avec l’un ou l’autre. Je suis là, avec cet homme bien différent par sa qualité de présence et sa maturité. Alors c’est à moi de prendre ma part, de voir que j’ai glissé dans le souvenir plutôt que d’accueillir ce qui m’est offert dans l’instant. Voir que parfois je confonds l’idée de recevoir avec les peurs accumulées dans mon ancien fonctionnement.
J’essaie de recevoir. Recevoir d’être appréciée même si je râle ou n’aie pas la patience ce jour là. Je vois qu’il reste là. Peut-être qu’un jour on se séparera, mais en tout cas, là, il est là. Il accepte. Il respire. Il avance à bon pas. Et moi j’observe les allers-retours entre envie d’y croire et peur de me faire avoir.
J’apprends à m’actualiser dans la vérité de notre histoire.
J’apprends à entendre mes appréhensions sans les laisser me guider.
J’apprends ce que veut dire rencontrer et être rencontrée.
Parce qu’en vérité, la vulnérabilité m’effraie. Je sais que je me sens proche de mes ami.es lorsque nous partageons des blessures, des difficultés, des joies aussi, des choses profondes de nous-même qui, une fois nommées, semblent nous rapprocher. Mais dans l’intimité d’un couple, je vois les résistances. L’enjeu d’être ‘trop’ ou ‘pas assez’ peut me freiner. L’habitude d’hyper analyser les traits de visage pour y déceler une déception, une colère tue ou une tristesse non avouée m’éloigne du moment.
Qu’est-ce que veut dire être rencontré.e pour de vrai ?
Quelles parties de nous ont besoin d’être révélées pour qu’on se sente vraiment vu.e ?
Comment nous sentons-nous lorsque quelqu’un.e nous fait confiance ? Comment ça se traduit en sensations, mots, mouvements ? Et de quoi avons-nous besoin pour nous sentir en confiance avec autrui ?
J’ai envie d’expandre l’idée de ‘relation’ à l’ensemble de l’écosystème dans lequel nous vivons et dont nous dépendons. Etudier l’écologie c’est étudier les relations inhérentes au milieu : celles qui le façonnent et celles qui en résultent.
Certains échanges peuvent sembler plus palpables parce que davantage connus : la respiration, la pollinisation, le compostage… Mais qu’en est-il des milliards d’autres petits gestes humains et non-humains qui fabriquent la vie ?
Parce que rencontrer peut sous-entendre l’idée d’être proche voire de se rejoindre à un moment et lieu précis ou dans des concepts partagés, par quels biais pouvons-nous nous approcher d’autres formes de vie différentes de la nôtre ?
Entre humain.es, nous partageons des mimiques, des codes culturels, des références nous permettant de nous sentir commun.es. Mais qu’est-ce que ça fait de relationner avec un arbre ? Une fleur ? Finalement, les admirer permet de les faire exister pour nous dans la clarté de notre conscience. Et en retour, être vu.e, reçu.e, accueilli.e par une rivière, ça prend quelle forme ? Est-ce possible ? La réalité biosphérique fait que, sans adonner une qualité humaine et volontaire aux éléments, la terre nous abrite, de fait. Peut-être que la forêt ne célèbre pas notre visite en son sein, mais elle la permet.
La réciprocité est constituante des relations d’interdépendances qui font la vie.
D’ailleurs, que nous rencontrions un.e humain.e ou autre, qu’est-il possible de voir, de connaître, à quoi accédons-nous vraiment ? Nous sommes des êtres multiples, constitué.es de plusieurs couches dont nous n’avons probablement pas conscience nous-même, alors comment attendre de rencontrer l’entièreté de l’autre ? Il parait certes plus simple de percevoir de l’autre ce qui fait qu’iel est autre plutôt que de prendre du recul sur soi-même, mais est-ce que la tentative de rencontrer quelqu’un.e ne nous mène pas seulement à l’encapsuler, la réduire, la traduire dans ce que nous pouvons comprendre de iel ?
Quand je côtoie quelqu’un.e pour la première fois lors d’un atelier, un cours de yoga ou lors d’un partage momentané, je ne vois que certains gestes, certains aspects de sa personnalité dans l’instant, certaines émotions dans ses yeux qui peut-être traduisent de son présent mais non de la totalité de son histoire.
Lorsque j’écris de la poésie en imaginant ce que vit une fougère ou un milan royal, est-ce possible de retirer tout anthropomorphisme de mes essais ? Est-ce possible d’écrire en parlant depuis une autre espèce sans apposer ma propre lecture du monde en tant qu’humaine? Je n’en suis pas certaine. Ce serait comme me destituer de ma propre nature pour entrer dans la peau d’une autre forme de vie. Est-ce que l’intérêt se situe dans notre capacité à nous extraire de notre façon de relationner au monde ou plutôt de laisser la place à l’altérité, lui donner voix sans chercher à la comprendre entièrement ?
Alors sommes-nous vraiment capables de rencontrer ? Qu’est-ce qui nous permet de faire connaissance (de soi, de l’autre, d’autres vivants) ?
Je vois qu’à force de passer du temps avec des congénères humain.es (et même avec Iko), j’absorbe des expressions langagières, des tons de voix, des rythmes spécifiques qui font partie d’une culture de groupe qui oriente ma manière d’être, de me mouvoir dans l’espace ou de voir la vie. Je finis par “parler comme”. Est-ce qu’une partie nous-même s’assimile : se perd pour incorporer et devenir comme l’autre ? Ou est-ce que nos deux individualités peuvent coexister en nous-même ? Comme si nos histoires distinctes fusionnaient en partie pour en générer une nouvelle, fruit de la rencontre. La loyauté d’une multitude d’ami.es renforce ma confiance en l’idée que les gens peuvent être là pour moi, alors qu’une accumulation de trahisons laisse en moi une distance amer.
Je suis faite de mes relations. Mes relations filtrent mes perceptions.
C’est une force qui me fait, qui me transforme, qui m’altère moi-même pour inclure davantage des autres en moi : je suis sculptée par l’altérité qui me traverse.
Comment la rencontre s’articule en nous et influence notre sentiment de nous-même? Comment s’installe l’espace que nous laissons à l’autre en nous? Où est-ce que ça vient ébranler notre entière sensation de soi et où est-ce que la cloison est trop rigide et ne peut pas laisser entrer ?
A l’image de notre porosité membranaire, les fluides fluctuent, sont filtrés, entrent, apportent, sortent, diffusent... La rencontre vient bousculer notre globalité, notre unicité, et en même temps vient nous rappeler la nécessité que nous avons de laisser pénétrer en nous l’altérité.
Le tout à la fois.
Le dicton “Nous sommes ce que nous mangeons” fait référence à la faculté de la nourriture que nous ingérons de pénétrer en nous et d’altérer le cocktail même qui fait que nous sommes nous (en terme d’acidité, de gras, de substances hormonales etc).
Alors, sommes-nous qui nous côtoyons ? Sommes-nous l’endroit où nous vivons ? Sommes-nous les oeuvres d’art dont nous faisons l’expérience ?
Il existe une interpénétration avec les choses qui nous touchent. Nous vivons aux confluences de soi et de l’autre-que-soi.
Quand un autre corps nous touche, qu’est-ce que ça touche en nous? L’épiderme ? Le derme ? L’hypoderme ? Une sensation ? Une émotion ? Quelle épaisseur, quelle strate de nous est touchée ?
Avez-vous déjà lu un livre ou vu un film qui a chamboulé votre vision du monde ? Qui a laissé une trace si forte en vous que retourner à qui vous étiez avant semble impossible ?
“Le propre de l’oeuvre d’art est d’ouvrir un instant nous faisant sentir la respiration de l’infini.” Lee Ufan
Et si nos existences devenaient oeuvre d’art ? Et si nos gestes quotidiens devenaient notre pratique spirituelle ?




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