top of page

Elisa Jouannet

Le réel se conjugue au pluriel

il y a 3 jours
6 min de lecture

Cet été j'ai vécu l'expérience d’une semaine d’expérience collective à l’université d’été “Sentir, penser, agir dans la polyphonie du vivant” autour des pratiques du Care (soin) et de notre relation au vivant.


J’en reviens nourrie de tant d’échanges qui me valident dans mes élans, qui soutiennent mes envies de contribuer au monde par les moyens que j’ai trouvé en chemin et qui ouvrent ma vision sur les possibles déjà explorés par mes collègues. Ce regroupement de personnes intéressées par le vivant et les pratiques de soin est arrivé dans ma vie au moment où la clarté me manquait.


C’est comme si cet espace-temps m’avait permis de réaliser que je suis en transition moi-même et que je peux être claire avec la non clarté qui m’habite. Cela m’aide à apaiser la part de moi qui voudrait tout comprendre, tout fixer, tout organiser.

Non, je ne sais pas encore comment continuer de transmettre les cours de yoga somatique que je propose tout en me dégageant un salaire et en me sentant moins seule. Non, je ne sais pas encore sous quelle forme les ateliers de reliance au vivant que j’aimerais proposer vont émerger. Non, je ne sais pas encore quand je vais terminer le recueil de poèmes en cours et si j’aurais la disponibilité de créer aussi des fanzines. Non, je ne sais toujours pas si continuer d’utiliser le terme “yoga” a du sens pour moi au vue de tout le cheminement qui m’a menée ici aujourd’hui.

Mais je sais que je ne suis pas seule.


Je sais que nous sommes nombreux.ses à nous questionner et que nous pouvons nous entraider. Je sais que de voir ces femmes et ces hommes qui étudient, pour beaucoup en milieu universitaire, notre rapport aux milieux et aux narrations, à la poésie et à l’écologie me rassure beaucoup. Je sais que la transparence avec laquelle nous avons pu échanger nos éco-anxiétés, nos doutes et nos impuissances me donne envie de rester proche des humain.es. Je sais que les pratiques et outils que nous avons essayé ensemble m’ont donné de la joie, un sentiment de sens et d’alignement.


Tout cela ne va pas changer la face du monde. Mais du mien, peut-être. De mon microcosme bien secoué par les actualités et qui, aussi, bouillonne de vie.


L’occasion nous a été donnée par les organisateurices de cet évènement de nous réunir en groupes pour explorer des pistes qui nous donnaient envie : aller vers ce qui nous anime, suivre ses désirs, collaborer ensemble autour d’une sensibilité commune. Un vrai cadeau. Avec huit autres personnes, nous avons décidé de collecter des textes déjà écrits lors d’un atelier d’écriture proposé plus tôt dans la semaine et de créer de nouvelles propositions écrites pour ensuite, réunir cette matière textuelle, la lire, l’enregistrer, la mettre en forme sur des supports physiques qui seraient présentés au reste du collectif. Nous avons appuyé les tableaux combinant texte et dessins sur trois charmants bouleaux entre lesquels une enceinte projetait notre lecture de ces mêmes textes. Des pelotes de laine en partie déroulées dans l’espace d’exposition in situ traduisaient du lien, du fil conducteur qui nous a uni : les exercices narratifs d’attention. Sur quoi ou sur qui posons-nous notre attention ?

L’expérience fut poétique, sensible, douce et profonde à la fois.


J’ai été émerveillée d’observer comment une question posée peut orienter notre attention à des éléments qui, peut-être, restent trop en-dehors de nous au premier abord. La rivière, les fougères, le ciel, les bactéries qui vivent sur notre peau, les antennes de certains insectes… tout cela peut sembler si loin de nous. Si étranger. Si différent. Au mieux, une curiosité, au pire, un simple décor que l’on peut utiliser.

Là, au contraire, nous avons fait l’expérience de la relation consciente à l’autre. Par le mouvement, l’observation, l’écriture, le chant, nous avons cherché des manières de nous sentir plus proches, plus attentives et attentifs à ce qui constitue la vie - et donc à nous-même.


L’illusion de séparation est tenace et si profondément ancrée dans nos sociétés qu’aller au-delà semble parfois troublant, étrange voire jugé d’infondé ou de ‘perché’. Je ressens donc beaucoup de gratitude et de pétillement d’avoir pu témoigner d’oh combien les pratiques d’expression m’ont donné l’espace de me relier et de contredire, ensemble, le discours dominant.


Choisir de sentir. Prendre le risque de vivre, pleinement, par les sens, par la puissance de notre sensibilité.


L’empathie est parfois épuisante voire destructrice de tout notre équilibre. Regarder les informations médiatiques pleines de souffrance et d’injustices peut nous figer plus que nous révolter. La quantité de stimulations nous fait être partout et nulle part à la fois. Les drames que vivent nos congénères humains et les autres-qu’humain.es nous révoltent tellement que ça en devient étouffant.


Alors comment sentir sans être emporté.e par son émotion ?

Comment être au contact de l’autre sans être totalement absorbé.e ?

Est-ce réellement possible de percevoir ce que l’autre ressent ?

(…) L’empathie repose sur notre capacité à reconnaître qu’autrui nous est semblable mais sans confusion entre nous-même et lui.” (Decety, 2004).

Semblables et différent.es. Toustes pareil et unique à la fois.

Qu’est-ce qui nous permet de rencontrer la singularité de l’autre tout en respectant la sienne ?

Comment dialoguer alors que nos langues sont diverses et que nos modes d’être au monde sont si éloignés ?


Je retrouve ces paradoxes dans les classes de yoga où les postures sont proposées pour tous les corps alors que chacun est singulier.


Mais j’y fais également face lorsque je regarde un arbre. Je vois vraiment que nous n’existons pas de la même façon. Nous ne partageons pas les expressions faciales qui me permettent de m’identifier et de déceler des états émotionnels. J’ai la mobilité dans l’espace alors que l’arbre est statique. Il expire l’oxygène que j’inspire. Nous sommes comme à un antipode mais pourtant, la vie nous rassemble. Malgré cette hétérogénéité apparente, comme puis-je me rapprocher ? Et comment ce fait-il que je ressente du plaisir à le contempler, du respect, de la tendresse même ?


Bien sûre, lorsque j’apprends que des hectares de forêts brûlent, je pleure en partie parce que j’ai peur. Parce que ces images questionnent l’habitabilité de notre planète et parce que j’ai la rage que nous en soyons encore là.


Mais je pleure aussi parce que j’ai mal pour tous les êtres vivants qui peuplent ces espaces. Parce que même si je ne parle pas leur langage ou ne partage pas de codes culturels avec iels, je ressens de la tristesse de savoir qu’iels souffrent, doivent fuir, sont blessé.es ou tué.es par les flammes. Comme si une part de moi pouvait imaginer ce que ça fait ; peut-être l’empathie fait résonner l’écho de mes propres douleurs. En tout cas, je le vis. Dans ma pensée, dans mes muscles, dans ma sensorialité. Je suis affectée, j’aimerais agir. Je suis touchée, j’aimerais aider. Je suis concernée, je me sens reliée.

Ces moments perspectivistes, qu’ils soient activés par un voyage ou par une lecture, sont déroutants mais ils sont salutaires. Ils développent la capacité à comprendre d’autres points de vue que le sien ou, du moins, faute de comprendre, à toucher du doigt la multiplicité des rapports au monde et à accepter la relativité de nos perceptions. Le réel n’est pas un. Et on ne perd jamais en humanité à se mettre dans la peau de l’autre.”3

Corinne Morel Darleux parle ici de ces moments perspectivistes qui permettent d’accéder au ressenti de l’autre ou d’élargir notre capacité à se le représenter.

C’est ce que j’ai pu expérimenter cette semaine : vivre à l’interstice. Evoluer dans l’espace en ayant conscience que le paysage vit autour de moi mais aussi avec moi et en moi et qu’en retour, je suis également façonnée par ce milieu particulier. L’ambiance, la météorologie, les vivants présents sur site et même ce que je ne vois pas, tout m’impacte. Et ma propre présence joue un rôle dans l’équation.

Il s’agit d’une danse.

Une danse écosomatique : “une pratique où se travaille le rejet de toute séparation entre le corps et ses autres, et un sentir de soi comme milieu pour d’autres vivants — dont la présence rend possible notre propre vie.”4


Je ne repars pas de cette université d’été avec des réponses mais un sentiment d’appartenance. Savoir que ce que je propose a du sens et peut être entendu, compris, apprécié ; le sentiment est plaisant et encourageant.

Si l’envie vous prend, je vous invite à contempler le ciel en vous demandant qui y vit en ce moment, ou à vous assoir proche d’une rivière et de lui témoigner votre ressenti envers elle, ou encore à marcher quelques pas en portant l’attention sur ce sol qui vous soutient. Ce sol-fondation qui nous est commun. Ce sol nourricier si précieux et si discret. Comment pouvons-nous inclure ce qui nous est éloigné ?

Peut-être cela commence par reconnaître en nous les parts exilées ?

J’en parlerai peut-être dans ma prochaine lettre. D’ici là, merci de votre lecture et de partager mes interrogations et mes cheminements.


Somatiquement,


Elisa

Xx

 
 
 

Commentaires


Photographies originales Bonzonino Production© 

ou d'Elisa Jouannet

 

Elisa reconnaît les cultures traditionnelles, l'interdépendance inhérente au vivant,

et la légitimité qui circule en chaque être.

 

Tous les éléments sont un.

Tous les êtres reliés.

Nous sommes, connecté.es.

  • Youtube videos
  • Noir Icône Instagram
  • Spotify
  • LinkedIn

contact.elisajouannet@gmail.com

+33 (0)6 70 80 06 05

 

Elisa Jouannet © 2026

ÉcoSomatiques | Artiste-chercheuse I Yoga inclusif

Poésie, peinture, danse somatique, photo
   Newsletter "Lisière somatique" & ateliers

bottom of page