Ode à la poésie
Alors que nous marchions dans une ville-comme-une-autre sous la chaleur épuisante d’une après-midi d’été, j’ai trouvé un bâtiment moche, laid, encombrant. Je l’ai jugé, je l’ai critiqué, et puis, en le contournant, j’ai vu. Cette ombre qui danse. Ce dessin cocréé, en transparence.
La poésie est là, je crois. Elle a orienté mon regard pour déceler au-delà d’une apparence, elle a élargi ma perception pour trouver du beau dans les paradoxes, pour inclure davantage de nuances.
Au coucher, mon compagnon m’a demandé : “c’est quoi la poésie pour toi ?”
“Une manière de voir, une perspective, comme un positionnement qui me permet de lire le monde. Un exercice aussi, une pratique.”
La semaine dernière j’ai appris que la fonction de modération de certains propos misogynes, fascistes et transphobes est très défaillante sur Substack. Cette plateforme qui me permet de vous joindre, de vous écrire, de partager les évènements à venir, si utile et si imparfaite. Une colère m’aie montée, une angoisse presque, l’envie de quitter. Tout recommencer avec un autre outil, déplacer tous mes articles ailleurs dans un endroit plus éthique, plus respectueux, plus parfait. Evidemment je n’ai pas envie que mon contenu soit associé à des valeurs qui me sont opposées ou celles-là même contres lesquelles je me bats.
Alors, est-ce qu’en publiant ici, je collabore ? Est-ce que fermer mon profil est la solution la plus alignée ? Est-ce que c’est à moi d’endosser la responsabilité d’une entreprise qui ne le fait pas, au prix de ma tranquillité et au risque de ne plus pouvoir atteindre les personnes qui bénéficient de mon travail ?
Ou est-ce qu’ici, l’exercice serait de vivre à l’interstice, de coexister avec les deux aspects : le pratique, le joyeux, l’agréable, le facile et le déguelasse, l’injuste, le révoltant et le triste ?
Parce qu’en fait cet espace dont je rêve où tout serait cohérent, doux, bienveillant et où mes messages circuleraient avec aisance sans se heurter aux algorithmes et aux haters, n’existe pas. Les pièges sont partout, dans notre alimentation, nos vêtements, nos cosmétiques, nos moyens de transport. Parfois il semble que les choix sont faux. De factices libertés qui nous donnent l’option entre le pire et le presque-ok.
Pourtant, si je me prive de cette interface qui combine blog et newsletter, je ne pourrais pas lancer aussi facilement l’abonnement mensuel que je veux vous proposer ce mois-ci, je ne pourrais pas si fluidement contacter de nouvelles personnes qui auraient plaisir à me lire…
Où est la poésie ici ?
Comment nous sert-elle à naviguer les incohérences systémiques ?
Le mot poésie vient du grec ‘poesis’ qui signifie créer, composer. Une racine sanskrit ‘pu’ signifierait quant à elle, générer, procréer.
La poésie comme une continuité et une affirmation de la vie dans une société qui veut nous annihiler, nous effacer, nous subordonner.
La poésie comme vecteur de connexion dans un modèle hyper-individualiste. Tel le réseau mycorhizien qui, sous la surface, fait lien, la poésie fait monde. Elle réinvente, elle réoriente, elle permet de tenir les deux bouts. Elle nous met à-côté, nous déplace.
Parce que vivre en poésie c’est s’amuser des idioties, s’émerveiller des contrastes, voir le splendide là où l’ombre s’installe ou même plutôt voir la splendeur dans l’ombre elle-même. La poésie nous apprend à aimer ce que nous détestions, à chérir ce que le système nous pousse à vouloir modifier, à apprécier nos rugosités et parfois même à prendre de la distance vis-à-vis de nos émotions pour en savourer davantage l’expérience. Avec elle, on peut s’installer dans l’inconnu, explorer, enquêter sur les sensations qui nous traversent, nous relier à elles plutôt que de les éviter.
La poésie est une révolution face à l’oppression. Elle se vit ensemble, en communauté.
J’ai toujours aimé les détails. Mon œil est attiré par un petit-rien qui en dit long. Une feuille, une couleur, une aspérité sur la roche. Mon attention est happée, investie d’une envie d’observer, de me rapprocher, de relationner.
De ce que je vois là, en découle une histoire. Un mot. Un poème peut-être. En tout cas le goût de la présence qui s’affine, stimulé par le mouvement plastique de ma rétine : tantôt tout près, comme niché, tantôt vaste et éloigné.
Cette gymnastique de l’instant m’écarquille les sens. C’est via ce rapport au monde que j’existe. Comme s’il me fallait considérer l’extérieur pour me sentir vivre de l’intérieur. Effets-miroir, je joue et suis jouée par la vie.
Quand je lis les vers que certain.es auteurices ont rédigé à une autre époque, dans un autre pays, je suis immergée dans un contexte que je n’ai charnellement pas connu et que, pourtant, je vis au fil des mots. La versification me fait voyager, je suis emportée dans leur réalité. Peut-être que l’empathie élargie se nourrit ici, je me glisse dans leur peau l’espace d’un instant et peux ainsi développer une écoute, une sensibilité à ce que les autres-que-moi vivent au quotidien.
Quand je lis des vers que certain.es auteurices ont rédigé des siècles avant moi et qu’iels décrivent avec tant d'acuité ce que je peux ressentir au tréfonds de moi, je me sens vue, apaisée, comme rassurée que quelqu'un d'autre l'aie vécu avant moi, comme appartenant à une lignée d’êtres bousculé.es et enivré.es. Je m’inscris dans leur pas, je suis inspirée de leur style, je ne me sens plus isolée.
Quand j'écris de la poésie, le rythme, le lexique, les parallèles, tout est significatif, tout est invitation au sens, au beau, au meaning-making. Je pose sur papier des sentiments parfois fugaces ou bien tenaces, des réflexions si intimes qu’elles prennent des proportions de message-que-je-dois-distribuer. Comme une montée, quelque chose qui me frappe, je suis obligée. Je me souviens, en Australie, lorsque j’ai compulsivement craché les poèmes que j’ai ensuite assemblés dans mon premier recueil, je n’avais pas le choix que de m’arrêter là, sur un banc, de sortir mon cahier et d’écrire. J’entendais les mots me parvenir. Comme une incantation, un envoutement qui m’habitait : je devais écrire. J’étais ensorcelée.
La poésie c’est aussi cette pensée alternative qui réenchante le monde de nouveaux possibles, de nouveaux paradigmes. Ensemencer des récits divergents, tordre les mœurs, en faire émerger des potentialités encore trop peu explorées. Les messages du système dominant nous divisent : nous sommes éduqué.es à la compétition, au jugement. La discrimination est palabre politique, au service des inégalités et des violences. La soumission est norme, notre planète en souffre autant que nos âmes.
En écrivant nos fantasmes, nous y accédons presque. Nous dessinons de nouvelles propagandes. Nous diffusons des idéaux plus justes qui, peut-être, prendrons racine et se reproduiront. La chorie des mots.
La révolte des rêves.
La poésie est indocile.
En rédigeant, les strophes prennent de l’ampleur, les sonorités deviennent moteur, comme une nécessité et une médecine. Je suis guidée par les rimes.
Dans ma relation au vivant, elle occupe une place centrale. Comme un décodeur, elle m’invite à aller au-delà de ce que je connais déjà, à ouvrir mes capteurs à d’autres manières d’être, à hypothétiser pour donner voix, à conter pour démontrer mon respect… Les syllabes comme révérence, j’y dévoile mon élan de préserver. Par les lettres, je prends en considération tout ce qui vit.
Dans mon histoire personnelle, j’ai trouvé refuge dans la langue.
Lorsque je souffrais, je griffonnais. Lorsque personne n’avait l’espace pour m’aider, pour me transmettre des sagesses, j’allais les chercher dans les livres, dans mes silences, dans les histoires que j’imaginais.
Quand j’écris, je me sens à ma place. La poésie est mon foyer.
Lorsque je relis les journaux que j’ai noircis depuis l’adolescence, j’y lis ma manière de me parler. Témoins de mon évolution, ils archivent mon parcours, me donnent à méditer sur qui je suis devenue et par où je suis passé, sur ce qui m’a préoccupé, sur ce qui s’est répété et ce que je voulais changer.
Je me suis perdue, longtemps, dans des dialogues internes dégradants, dans des dynamiques relationnelles toxiques et épuisantes. Là aussi, les mots m’ont aidé à trouver des stratégies nouvelles pour faire face aux difficultés, à faire des bilans, à renégocier ce que je ne parvenais pas à incarner. Les mots m’ont aidé à m’enfuir aussi, à tirer des traits.
Que ce soit des essais, des haikus ou des chansons, le passage par l’écrit est mon identité. Je me construit autour et par les mots, ils m’emmènent au-delà et m’apprennent à vivent avec.
La poésie est parfois tout ce qu’il nous reste, lorsque continuer d’agir requiert et révèle notre dignité. La poésie est un monde-dans-le-monde, un monde-en-deçà-du-monde, et je suis heureuse d’en faire partie.




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