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Elisa Jouannet

Yogaland

il y a 2 jours
6 min de lecture

Cela fait plus d’une semaine que j’ai envie d’écrire cette lettre mais qu’une appréhension me serre le cœur et les mains.

En fait, je la ressens souvent lorsque je voudrais apporter une critique au milieu du Yoga sur internet. Pendant mes cours et ateliers, je suis à l’aise de partager avec les élèves mes avis et valeurs, mais sur la toile, la peur du rejet, de l’incompréhension ou des ‘haters’ me ralentit.

Pourtant, j’en ai des choses à dire! Alors je vais essayer ici, avec vous.

Dimanche j’ai eu la chance de partager l’atelier “Yoga et écologie” pour la première fois à trois élèves, alors que cela fait plus d’un an et demi qu’il est prêt. Là aussi, la peur m’avait saisie.

Les thématiques et visions que je souhaite aborder sont fondamentalement politiques puisque tout l’est, tout ce que nous faisons s’inscrit dans nos écosystèmes et nos sociétés. Pourtant, c’est un positionnement que beaucoup ne partagent pas voire refusent dans le milieu du ‘bien-être’. Je me demande bien comment nous pourrions nous sentir ‘bien’ si le collectif va mal ? Comment pouvons-nous nous concentrer sur nos nombrils et les smoothies que nous buvons pendant que la terre brûle ?

La méditation, le yoga, les pratiques spirituelles peuvent devenir un superbe échappatoire.


Et je le comprends!

Qui n’a pas envie de relaxer son bulbe en surchauffe qui sature d’informations tragiques contre lesquelles on se dit qu’on ne peut rien ? Respirer tranquillement au bord de la piscine, ça donne envie. Et puis, après tout, les premiers yogis s’étaient bien retiré de la civilisation pour méditer non ? Alors pourquoi pas nous ?

Et bien parce que pratiquer le yoga en restant relié.e à la société c’est possible et c’est peut-être même l’une des manières les plus puissantes de vivre sa spiritualité.

Derrière nombre de concepts et de textes fondateurs, l’orientation est tournée vers la paix, intérieure certes, mais aussi l’amour universel, le divin en tout et l’accès au bonheur. Beaucoup de sādhu ont fait le choix de chercher la libération karmique quitte à laisser leurs corps physiques à l’abandon, mais les chemins vers l’éveil sont multiples et peuvent mener à une paix collective.

Mais s’assoir en posture de lotus en chantant des mantras (non pas des affirmations, des mantras) qu’on comprend à peine ça ne suffit pas. Ca se saurait.

Et c’est bien tout cela que je rejette dans le yoga : le spiritual bypassing qui permet d’éviter les sujets difficiles derrière des slogans type “Good vibes only1, l’appropriation culturelle et la colonisation qui sont très peu voire pas nommés, l’homogénéité des corps et des classes sociales ayant accès à la pratique, et bien sûre les aberrations économiques inégales au sein même du milieu.

Le yoga postural moderne est très différent des pratiques prémodernes du « hatha yoga » qui englobent une dimension sotériologique [c'est-à-dire soucieuse du salut de l'âme et de la rédemption, NDLR]. Si l'on résume à grand trait, le yoga est au départ une discipline méditative, une forme d'ascèse pratiquée par les marges de la société indienne. Son objectif est de libérer l'âme humaine du cycle des renaissances, et cela passe souvent par un renoncement au monde. On est ici bien loin de la promesse délivrée par l'industrie du bien-être.” - Zineb Fahsi2

Les tabous sont multiples et les non-dit colorent le milieu d’un manque de recul sur nos pratiques.

Dans certains studios de yoga, les profs sont payé.es 30 euros par classe d’1h15 (pas par élève hein, par classe) alors que les élèves paient 25 euros par cours… et beaucoup en ont fait l’expérience au covid, lorsque les studios ferment, la sécurité financière est inexistante. Les structures demandent parfois aux profs de ne pas demander les coordonnées aux élèves ce qui réduit leurs chances de rayonner leurs propositions en dehors des structures mais tout cela… sans être salarié.e, juste contractuel.le ! What the fuck ? A qui profite ce système ? Qui bénéficie de cette équation ? Les grandes marques qui brassent des milliards de dollars en produits dérivés ou les profs et studios qui essaient de diffuser leur amour pour la pratique ?

Je vous laisse vous faire votre avis.


En tout cas, le mien est déjà bien formulé : on peut faire mieux, beaucoup mieux.

Certains festivals de yoga proposent déjà quelques séances mettant en lumière une approche plus inclusive ou des propositions de mouvement respectant la dynamique du vivant (connaissance des fascia, anatomie contemporaine) et je le célèbre! Mais je remarque que, la plupart du temps, aucun atelier sur l’écologie ou sur les questions politiques n’y sont développées.

Alors où est la profondeur si l’individualisme et le consumérisme occupent la place qui pourrait être réservée à la santé de nos systèmes sociaux et environnementaux ? Peut-on dissocier le politique du corps et du ‘mieux-être’ ?

Mais quel rapport ? Me direz-vous.

Le rapport c’est qu’ignorer que la santé (émotionnelle, physique, psychique) individuelle est nécessairement reliée à celle du collectif c’est se voiler la face, suivre des tendances politiques négationnistes et annihiler des sagesses millénaires. Parce que oui, la spiritualité s’inscrit dans l’action et dans les groupes, pas qu’en soi.

Les injonctions au développement personnel cachent les besoins de grand changement politico-social de fond.

En fait, le développement personnel promeut parfois les mêmes discours que ceux véhiculés par le système capitaliste, ces discours même ayant poussé les personnes à se tourner vers le développement personnel au départ… comme si quelque chose devait changer en nous, que nous étions trop ou pas assez, que c’est parce que nous sommes dysfonctionnel.les que nous ne parvenons pas à endosser nos rôles tout en souriant et en prenant le temps de nous étirer chaque matin…

Le rythme est insoutenable et les élèves ont souvent envie de venir se réfugier dans une bulle où “pendant 1h je ne pense qu’à moi, à rien d’autre”. Se régénérer, prendre soin, oui, mais bien souvent, cet argument de “il faut commencer par soi pour pouvoir ensuite aider les autresnous mène seulement à tolérer l’intolérable.

Parfois même, il n’est qu’une couverture utilisée par les entreprises ou institutions qui proposent du ‘bien-être en entreprise’ mais sans que la hiérarchie et les stratégies managériales ne soient remises en question…

Pourquoi ?

Parce qu’il faut du courage pour dire non. Il faut du courage pour se révolter pour ce qui est révoltant. Il faut du courage pour questionner ses privilèges et choisir de laisser de côté le pouvoir pour collaborer équitablement avec les autres. Il faut du courage pour incorporer les pratiques spirituelles dans des réalités d’oppression systémique et essayer de s’y opposer.

Mais ensemble, nous pourrions œuvrer dans cette direction. Ensemble, nous pourrions basculer d’un yoga sportif, performatif, élitiste vers un yoga inclusif, libérateur et conscient.


Puisse le yoga nous servir à élargir notre conscience aux dynamiques hiérarchiques toxiques, aux inégalités et déséquilibres économiques, aux besoins physiologiques, émotionnels et psychologiques de chacun.e pour offrir des pratiques adaptées et finalement, voir au-delà de l’illusion de séparation pour nous rappeler que nous sommes UN. Différent.es et similaires. Toustes habitant.es de cette terre qu’il nous est vital de respecter et de préserver.

Si le yoga veut dire “union3, sortons de la “pensée mutilante du réel4 qui segmente, coupe en morceaux, fragmente les parties sans comprendre les enjeux et impact qui mettent relation ces différentes parts et rappelons-nous que selon Pascal, il est “ impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus de connaître le tout sans connaître les parties.”

L’interdépendance est notre nature. En prenant soin de nos systèmes collectifs nous prendrons soin de notre intériorité et vice-versa. “Faire du yoga” ne veut pas dire performer un grand-écart ou parler avec une voix suave et ne jamais s’énerver. Faire du yoga c’est gueuler quand il le faut, vouloir le bonheur de toustes et arrêter de croire que l’autre est notre ennemi, c’est discerner le vrai du faux malgré les distorsions médiatiques et c’est poser sa conscience sur l’instant présent en acceptant nos deuils, nos joies, nos peines et nos désirs.

L’amour est un verbe d’action, disait Bell Hooks.5

Respecter la terre et sa biodiversité, c’est du yoga”, propose Vandana Shiva6


Alors, ensemble, nous pourrions passer du yoga… au yoga.

Pour aller plus loin, je vous invite à écouter cette émission percutante et enrichissante au vue des exemples cités et des interviews recueillis : Le yoga, c’est de droite ?7

et lire “Développement (im)personnel”8 de Julia de Funès, une pépite!


Merci à vous

Elisa

 
 
 

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Elisa reconnaît les cultures traditionnelles, l'interdépendance inhérente au vivant,

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