A nos voisin.es non-humain.es (Québec 2025)
Je clôture ce voyage en terres canadiennes avec beaucoup d’aléas sur mon vol retour (une annulation, un report de trajet le lendemain, 3 jours dans un aéroport en tout). J’avais commencé par écrire “avec beaucoup de retard”, mais étais-je vraiment en retard ou pile à l’heure ? Juste à tems pour faire l’expérience de ces aléas et observer comment je m’organise intérieurement, comment je navigue les évènements extérieurs et les décisions à prendre pour y répondre ? J’ai depuis toujours ressenti beaucoup de panique lorsque je dois être à un endroit à une heure précise ou lorsque les conditions de mon évolution dépendent d’autres personnes ou facteurs que moi (typiquement lors de déplacements en transports ou avec l’administratif…). Quand je dois lâcher le contrôle de la situation, mon mode par défaut est d'être submergée par une vague de stress qui me serre le ventre et la gorge, qui fait trembler mes mains et réduit ma vision en tunnel. Dès lors, je ne vois plus clair et tout me semble obscurci, dur, difficile, comme si la vie était ‘contre moi’.
Ce retour de voyage est différent.
Je suis assise là à cette table où recharger mon ordinateur en attendant mon troisième vol en 48 heures de Francfort vers Toulouse qui a lui aussi du retard ; oui, après un vol annulé de Brussels à Toulouse hier et 72h après avoir quitté Montréal, je suis là, à attendre et à écrire. J’écris et je remarque que tout me semble calme, presque plaisant. Pendant ces longues heures vécues dans l’enceinte des aéroports j’ai observé beaucoup de visages, de gestuelles, de déplacements, de styles vestimentaires et comment mes pensées jugeaient ce que je voyais. Certains sourires m’ont inspiré de la mélancolie quant aux relations difficiles que j’entretiens avec ma famille en ce moment. Des couples se tenant par la main m’ont questionné sur ce que j’aimerais vivre dans mon intimité. La tenue élégante et remarquable d’une femme plus âgée que moi m’a rappelé que les normes de société peuvent être changées par un groupe d’individus, qu’apprécier la beauté de tous les âges nous appartient, à nous, citoyen.nes. Je suis là et je regarde. Je regarde comment les gens et les choses me touchent. Comme si mes yeux y goûtaient et que mes paupières devenues papilles frétillaient de plaisir : le plaisir d’être en vie.
Evidemment, je préfèrerai être déjà rentrée comme prévu mardi soir, avoir dormi dans mon lit et me sentir reposée, douchée et ancrée après cette aventure de trois semaines à l’étranger. Bien sûre, j’ai ressenti de l’agacement, de la déception peut-être, de l’épuisement certainement.
Mais je sais aussi que voyager avec un billet retour et en passant par une frontière légale est un luxe, un privilège dont j’apprécie chaque contour. Cet aérogare m’accueille comme une passagère ‘normale’, sans soupçonner mes intentions ou juger la nationalité indiquée sur mon passeport ; parce que je suis blanche, née en France et cela fait de moi une femme libre. Alors malgré les contretemps, j’essaie de savourer le présent et d’en remercier la potentialité. Je me ramène dans l’instant : je pratique le Yoga qui m’inspire et m’intrigue tant, sans tapis, sans tenue spécifique, dans la vie.
Lorsque je participe à des séances de Yoga, j’entends parfois des invitations du type “mettez-vous dans votre bulle” afin de prendre une distance quant aux préoccupations quotidiennes et se “recharger”. Comme si, pour prendre soin de soi il nous fallait nous couper du reste, nous isoler, nous éloigner. Alors oui, des temps de retrait et de pause sont nécessaires, tel l’hiver approchant dans l’hémisphère Nord, l’appel au ralenti et à l’introspection, aux temps de silence et de jachère. Mais n’oublions pas que nous existons parce que tout dans cet environnement est en interactions (chimiques, biologiques, virales…). Comment pouvons-nous utiliser les techniques et sagesses du Yoga pour être dans et avec le monde, pour cohabiter avec nos congénères et les autres espèces, pour étendre nos sentiment d’appartenance à tous les vivants ?
Le philosophe Baptiste Morizot nous dit :
“La crise écologique systémique qui est la nôtre est aussi une crise de la sensibilité au vivant.”1
Quelles relations entretenons-nous avec le vivant, la dite ‘nature’ ? Utilitariste ? Extractiviste ? Amoureuse ? Sensorielle ?
Pendant ces quelques semaines au Québec, j’ai essayé d’en apprendre davantage sur les phénomènes historiques ayant impactés ces territoires et ses habitant.es mais j’ai peu porté mon attention sur les espèces endémiques du pays : qui y vit en dehors des Humain.es ? Quels mammifères, champignons, reptiles ? Quels oiseaux sont migrateurs ou résidents à l’année malgré la neige et les grands froids ? Comment les insectes et bactéries endémiques survivent-iels aux températures négatives ?
Les arbres sont peut-être les êtres que je reconnais le plus. Les forêts et leur fonctionnement m’intéressent depuis longtemps.
Je m’y sens chez moi, où que je sois.
J’ai remarqué ce sentiment d’apaisement, comme un chaleur, un relâchement dans les épaules, une lourdeur qui m’ancre : en forêt je suis bien. Je suis là. Vivante au milieu des vivants. Les couleurs d’automne dans les feuilles d’érables jonchant le sol du Mont Orford m’ont enchantées. Les paysages vallonnés révélant certains troncs et branches déjà dégarnies dont la poésie m’a touchée. Les petits écureuils (qui, en fait n’en sont pas) dits “petits suisse” par les locaux, ces charmants Tamia, mammifères poilus au visage fin et au dos rayé de blanc, qui font bouger les feuilles lorsqu’ils fuient à notre arrivée. Les oies sauvages se regroupant dans un grand champ à Baie-Saint-Paul. Les pics qui cognent leur bec contre les troncs des érables qui dansent dans le vent… Tant de beauté !
Découvrir : artistes autochtones et activistes & films
Un superbe documentaire sur la réintroduction des bisons en Amérique du Nord, puissant et entraînant : Bring Them Home
Un film touchant de violence et d’ambivalence qui traduit l’avidité des hommes blancs lorsque le peuple Osage s’est enrichi avec les gisements de pétrole. Emouvant : Killers of the Flower Moon
Pendant ce voyage j’ai été focalisée sur la compréhension des divers facteurs coloniaux et leurs impacts sur nos sociétés d’aujourd’hui. C’est là que j’avais envie de plonger, de discerner, de me documenter. Je n’oublie pas pour autant que ces territoires sont peuplés par de nombreuses espèces et que chacune joue son rôle dans le réseau trophique (je vous parlerai de cela en détails dans une autre lettre). Et finalement, tous les êtres que je n’ai pas rencontré, toutes les plantes que je n’ai pas su identifier, tous les cours d’eau dont j’ignorais la source ont coloré mes états internes, ont touché ma sensibilité. En l’espace d’un instant, j’ai tenté d’intégrer cette chaîne du vivant, de considérer ma relation à ces nouveaux milieux et de conscientiser les manières les plus juste d’interagir avec.
Comme une note poétique pour atterrir, sur le parking de l’aéroport de Toulouse, une foule d’étourneaux juchés dans les branches des pins parasols que j’ai d’abord confondus avec des pommes de pin émettaient des sons aigus, un concert de regroupement avant de s’envoler vers les Suds. De mon point de vue anthropocentré et indviduel, j’ai pu fantasmer une haie d’honneur, un accueil à rentrer “chez moi”.
Ces murmurations nocturnes m’ont aussi rappelé que la migration fait partie de l’Histoire du vivant et de ses stratégies de survie. Depuis notre développement embryonnaire où les cellules que nous étions ont voyagé des trompes de Fallope jusqu’au paroi de l’utérus pour s’y nicher comme un oisillon sous les plumes chaudes de sa mère, nous avons migré. Le mouvement est la vie-même. Le changement est inhérent à la croissance.
Cette aventure canadienne a renforcé mon élan de trouver davantage de nomadisme dans mon mode de vie, mon envie de transitionner vers d’autres manières de transmettre.




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