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Elisa Jouannet

Polyphonie intérieure

27 sept.
7 min de lecture

Déplacer nos narrations internes


Alors que je grimpe avec mon compagnon, parfois, je me juge. Je me juge de ne pas y arriver, de ne pas m’exprimer de la même manière en falaise qu’en salle, où je développe davantage de confiance. La frustration s’enlise de honte. La honte laisse place à la colère. La colère révèle la peur de ne pas être assez, d’être rejetée.

Cette cascade narrative coule vite en moi, malgré moi.

Rationnellement, je sais que mes proches ne m’apprécient pas forcément pour mes compétences, mais je le vis différemment. La tension s’installe, les idées s’enchaînent, hors de mon contrôle.

L’exemple de l’escalade est anecdotique tant les mots brutaux et cruels peuvent être fréquemment utilisés contre soi. Combien de fois l’automatisme tend vers l’autocritique, le rabaissement, la dépréciation. Dès qu’un geste est repoussé, qu’une parole ne semble pas accueillie, qu’un choix vient troubler l’ordre établi… nous pouvons alors nous retourner contre nous-même, ce qui ajoute une couche à la gêne d’être là, à l’embarras d’être soi.


De là où je parle, blanche, cisgenre, citoyenne française, mon expérience d’auto-exil se limite la plupart du temps à des croyances limitantes ou à des peurs liées à mes relations intimes, à des déceptions quant à mes performances sportives ou professionnelles. J’ai longtemps détesté des parties entières de ma personnalité - processus accentué par une histoire amoureuse toxique, mais aujourd’hui, ma relation intrapersonnelle est davantage coopérative et douce.


Si j’étais noire, en revanche, mon vécu serait bien autre. Le racisme s’inscrit dans la chair, amenant les individus à se détester, à n’imaginer la beauté que dans les corps blancs et à croire ce que la société leur renvoie constamment : ‘tu n’est pas bienvenu.e’, ‘tu ne vaux pas aussi bien que les autres’, ‘ce n’est pas pour les gens comme toi’. Cette charge raciale a des incidences directes sur la perception de soi, sur la construction de son individualité, sur son rapport au monde et même sur la santé mentale des personnes.

Le rapport mentionne un « état de vigilance et de stress (…) dans l’attente usante d’une agression ou micro-agression à venir ». Un état de nervosité qui peut conduire à « des états dépressif, une faible estime de soi, de l’irritabilité, des troubles de l’alimentation, à l’utilisation de stupéfiants ou au développement de comportements agressifs », détaille l’étude de la CNCDH, citant la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve.1

Les inégalités empirent donc la relation à soi : les discrimination s’internalisent et des narrations internes en découlent.

Les injonctions se cristallisent dans des paroles intra-prononcées manquant de compassion et de soutien. Finalement, le discours interne reflète l’état de nos sociétés.

Au milieu de cet héritage structurel, j’aspire à élargir les possibles en incluant des manières de faire nouvelles. Pour cela, j’observe mes réactions, les dynamiques dans lesquelles je m’installe rapidement, facilement, j’écoute ce qui vient, ce qui me heurte, ce qui me déclenche et, lorsque l’animosité prend le dessus, je tente de discerner et d’apaiser.


Qu’elles paroles stimulent quels réflexes en moi ? Qu’est-ce qui me fige ? Qu’est-ce qui me révolte et me donne envie de me battre ? De fuir ? De disparaitre ?


Le poids des mœurs, de la bienséance, du qu’en-dira-t-on qui empêche, réduit, façonne. Mes actions sont orientées par la société à laquelle j’appartiens et à ses biais.

Une polyphonie de voix qui ne sont pas (de) moi. Un écho bruyant, percutant. Une rengaine qui m’envenime, qui me restreint.


Quels agissements se manifestent en moi et comment éviter de répéter ceux qui ne me conviennent pas ? Comment écrire de nouveaux récits, composter les anciens ?


Les chemins et stratégies de réponse sont parfois minces et il s’agit ici d’élargir, de déplacer, ou peut-être plutôt de se déplacer ou se laisser être déplacé.e.

Le modèle dominant n’est pas la seule voie possible, et la viabilité d’un système s’ancre dans une myriade d’autres tracés, d’autres motifs, à générer ensemble.


Le yoga, philosophie de l’instant, nous enseigne que la liberté se situe exactement à cet endroit-là : entre le moment où nous ressentons la stimulation, et le moment où nous y répondons. La réaction dépendrait de nous, ou plutôt des ressources qui nous permettent d’avoir des options.


Mais alors, qu’est-ce qui nous déplace ? Qu’est-ce qui nous met en-dehors, à côté de nous-même, suffisamment, pour avoir accès à de nouvelles stratégies ? Comment implémenter des modes d’être à soi qui sortent de notre habitude ?


Pour moi, les modèles sont souvent autres-qu’humain.es. Beaucoup de comportements de mes congénères m’inspirent, évidemment, certaines personnes parvenant à se sentir libre dans leur sensualité, dans leur succès ou des prises de position que j’admire. Mais souvent, m’identifier à leur parcours m’est difficile à cause de ces mêmes narrations internes que j’essaie de chambouler : je me sens “moins que” ces personnes ou “trop” par rapport à elles ; les inégalités d’accès et les privilèges sont aussi constituantes des limites que je me pose. Je n’y crois pas.


Observer les façons de se mouvoir ou de relationner des autres espèces m’offre parfois des perspectives nouvelles. Même s’il ne m’est pas possible de connaître leurs représentations et dialogues internes, je trouve des pistes dans leurs attitudes. Nous partageons certains codes avec certaines espèces, tandis que d’autres viennent froisser nos préjugés et ouvrir les possibles : certains poissons changent de sexe au cours de leur vie et l’organisation de leur société est bien différente de la nôtre2, par exemple. Les modes relationnels varient aussi beaucoup, de la monogamie à la polygamie, d’une éducation partagée à un acte reproductif seul. La spontanéité des chiens, la paresse des chats, l’ardeur des pies… les êtres avec lesquels je suis le plus facilement en contact me révèlent une animalité commune souvent oubliée, négligée même, qui expand mes modes d’être.


Le procédé par lequel je me parle à moi-même est constitué de strates, je crois. Je le vis comme des couches au travers lesquelles je passe, parfois, dans lesquelles je reste engluée, aussi. L’impact des critiques en milieu scolaire, ou au sein de la famille et des humiliations vécues dans les groupes d’ami.es se traduit par une narration intérieure parfois très violente : nous apprenons à nous haïr, à nous rapetisser.


Pourtant, les modalités sont plurielles, plus vastes que les récits que je me répète et dont, pour beaucoup, j’ai hérité de blessures accumulées et d’endoctrinement social.


Qu’en est-il de ma représentation de mon rôle, en tant que femme ou femelle ? Quelles images ai-je associée à la performance en lien à mon âge, mon sexe, mon milieu socioculturel d’appartenance ? Quelles attentes envers moi-même en découlent ?

Quelles histoires est-ce que je me raconte et lesquelles pourraient être tordues, déformées, poussées hors de l’habitus ?


Le week-end dernier, j’ai participé à une randonnée organisée par l’association : Pays de l'Ours, dans les Pyrénées. La guide nous a partagé ses connaissances sur l’éthologie de ce mammifère longtemps chassé, puis réintroduit, avec lequel les habitant.es apprennent à vivre. Chercher les poils d’ours accrochés sur un tronc, découvrir une vidéo montrant un ours qui a marché au même endroit que nous quelques jours auparavant, grâce à un piège photographique, se questionner de l’impact de la chasse et de la canicule sur sa santé… un exercice d’ouverture qui aiguise ma curiosité quant à mes propres adaptations au réel. Pour les plantes, la mobilité se vit autrement. Le déplacement serait peut-être davantage temporel, générationnel aussi, que géographique. Ou bien, via le processus de chorie (de diffusion de leurs graines), les végétaux vivent peut-être le mouvement par la profusion de possibles depuis iels, et au-delà d’iels, plutôt que par iels.


Me frotter à des façons d’être différentes de la mienne me renouvelle, m’invite à prendre du recul et, parfois, fait évoluer ce discours interne : en sortant de ma bulle étriquée et endoctrinée à la productivité, boostée à l’auto-rejet, je me rappelle. Je me ramène à la réalité que les trajectoires sont abondantes, et que les mots que je choisis pour me définir peuvent m’enfermer ou m’élancer, me critiquer ou me rassurer.

Le chemin de déconditionnement prend plusieurs formes ; la manière de nous adresser à nous-même peut constituer un véritable projet de révolution en soi.


Aventure d’autoédition


J’ai reçu quelques retours de relecture autant sur le plan de l’orthographe que celui du sens et suis très enthousiasmée par la parution prochaine de mon second recueil de poésie intitulé “Se (re)membraner”.


J’en suis à l’étape de l’impression : chercher des collaborateurices de confiance qui partagent des valeurs communes pour produire le livre n’est pas chose aisée. Les techniques d’assemblage sont diverses et plus ou moins coûteuses, la qualité et l’épaisseur du papier - les controverses quant au papier recyclé blanchi au chlore (lui-même non recyclable et polluant), le nombre d’exemplaire… les choix sont multiples et rendent le procédé complexe. Je traverse cette expérience avec un mélange d’émotions quant aux délais que j’avais projeté et les réalités du terrain. La créativité ne se décide pas selon un rythme mental et logique. Elle se vit et se colore de nuances.

Dans le milieu de l’autoédition - c’est-à-dire que l’auteurice écrit, met en page, imprime et vend son ouvrage seul.e ou sans maison d’édition, je peux choisir de positionner mon recueil en format livre (dont on voit clairement la couverture dans nos bibliothèques) ou en format Fanzine3 (à l’intersection entre livre d’art, cahier et revue, institutionnellement indépendant et fabriqué en grande partie à la main).

Mon élan est de rendre le produit fini le plus accessible possible et, pour reprendre l’expression de l’un des imprimeurs avec qui j’ai échangé, de l’inscrire dans un cercle ‘vertueux’ pour l’environnement. L’aspect du recueil, son contenu, tout naît de mon imagination, mais les contradictions se bousculent dès lors que je souhaite ancrer mon idée dans la matière. Toute une aventure.


Certain.es d’entre vous m’ont déjà demandé de leur réserver un exemplaire et je vous en suis très reconnaissante. Je sens que mon projet a du sens et cela est encourageant.

Voici le retour d’une personne ayant relu l’ouvrage, merci à elle :

“J’ai été embarquée, on rentre vite dans ton récit, dans tes sensations. Je me suis beaucoup identifiée à ce que tu racontais : se fondre dans l’autre, perdre confiance et contact avec le monde extérieur, partir puis dealer avec ce qui reste de souvenirs et d’émotions. C’est très dense, on sent le mélange coporéité, psychologie, émotions et puis ton bagage culturel aussi (yoga, langage très pointu, jeu avec le rythme et les rimes) et c’est chouette ce format. ça donne envie de le voir en papier et presque de l’illustrer. merci encore pour ta confiance !”



 
 
 

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Elisa reconnaît les cultures traditionnelles, l'interdépendance inhérente au vivant,

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ÉcoSomatiques | Artiste-chercheuse I Yoga inclusif

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