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Elisa Jouannet

Donner voix aux arbres et autres créatures

il y a 33 minutes
4 min de lecture

Je suis rentré depuis quelques jours et je dois maintenant apprendre à revenir.

Apprendre à retourner à mes activités, lieux de vie, relations, tout en ayant moi-même changé. Apprendre à être présente à ce que sont devenues les personnes que je côtoie en mon absence. Qu’est-ce qui en elles est différent ? Qu’est-ce qui est resté pareil ? Et comment je me sens moi vis-à-vis de ce nouvel état-de-fait ?

Le voyage transforme peut-être autant la personne qui part que celles qui restent. L’absence est créatrice d’un espace nouveau.


Est-ce que les mouvements de mon corps dans l’espace étranger ont forcément induit une nouveauté dans ma façon de penser, d’envisager, d’imaginer ? Est-ce que le fait d’avoir été confronté à l’altérité a nécessairement amené une expansion de mon être, de ma perception de la vie ?


Voilà les questions avec lesquelles je reviens.


Quand il s'agit de paysages, d'endroits, de biotopes, je me demande souvent comment donner à voir sans enfermer ou réduire.Comment traduire d'une beauté, d'une importance, d'une niche écologique sans l'objectiver ou la matérialiser (dans le sens d'un produit)?

Pour vous donner un exemple, je vais vous raconter ma rencontre avec un chêne pédonculé qui trône, grandiose, sur le côté d’un sentier de randonnée reliant les villages de Lower Slaugther et Upper Slaugther dans la région de Costwolds, Uk. Je venais de visiter le premier village, magnifique, pittoresque, et je marchais sur le “public pathway” pour rejoindre le second hameau tout proche lorsque je l’ai aperçu. Il était énorme. Massif en hauteur et en circonférence. Ses branches coulaient jusqu'à presque toucher le sol, comme un reptile qui se faufile dans les hautes herbes, ou bien comme s’il voulait écouter les vibrations de la terre ou y trouver de la fraicheur.


En voyant cet être majestueux, j’ai évidemment voulu le prendre en photo comme pour l’immortaliser, lui rendre hommage, le rendre visible pour celleux n’étant pas dans l’instant avec moi. Mais je me suis alors rendu compte aussi qu’il m’a semblé difficile de capturer un arbre en photo. Capturer son essence. Mais comment?

Selon ce que je vois de lui ? Mais si lui pouvait m'orienter, m'indiquer, que voudrait-il que nous voyions de lui ?


Je me suis imaginé le nombre d’êtres vivant passant ici qu’il a pu observer au fil des années, des siècles. Je précise que ce superbe chêne a une vue panoramique sur un magnifique manoir à la facade beige aujourd'hui transformé en hôtel-restaurant devant lequel des voitures de luxe sont garées. En contre bas de lui se trouve un étang paisible où un saule pleureur s'étoffe et où les roseaux se plaisent au vue de leur grand nombre. Cet arbre a vu passer des humain.es, des émotions. Peut-être des amours impossible entre une personne habitant à Lower et l’autre à Upper, d’une classe sociale différente, pour qui la famille respective avait déjà tracé le futur… J’imagine, inspirée par les grands poètes de ce pays (des Shakespeare ou Jane Austen).

Si je pouvais lui donner une voix, à cet être autre-qu’humain.e, comment aimerait-il être nommé ? Traduit? Désigné? Si lui pouvait communiquer avec nous directement, qu’aimerait-il nous dire ? Que souhaiterait-il laisser dans nos mémoires ? Sa splendeur ? Sa ténacité à vivre longtemps? Le trou qu'un Pic à entrepris dans son tronc et n’a jamais terminé qui sert aujourd'hui d’abri à nombre d’insectes et même à un écureuil qui lui tient compagnie? La profondeur de ses racines ? Son immense service rendue à la communauté des non-humain.es qui gravitent autour, sur, en-dessous, avec lui ?


Quels récits illustrent les vivants ? Comment nous les représentons-nous ? Quelles histoires fédératrices nous unissent autour des écosystèmes et avec eux ? En quoi l’art peut soutenir notre lien à nos environnements ? Comment ?

Finalement, je crois que nous manquons d’histoires, de contes, de folklore traditionnel qui nous réancreraient dans les réalités biosphériques avec autant de magie que de tangible.


De quelles narrations avons-nous besoin pour, comme le dit Isabelle Giraldo,

“(…) apprendre à tenir une relation avec un être qui ne peut pas répondre par écrit, qui ne peut pas envoyer de message, qui ne peut pas te suivre quand tu pars, en lui accordant toute l’attention qu’elle mérite. Dans un monde qui apprend encore ce que signifie être en relation avec les autres-qu’humains, c’est peut-être là que se trouve le travail.”


Je me souviens de la cassette du Roi Lion qui ne fonctionnait plus tellement je l’avais visionné (oui, j’ai connu les cassettes :p). Ce dessin animé me touchait tant il donnait voix à d’autres espèces avec panache et beauté. J’y repense avec mes yeux d’adulte et me demande jusqu’où peut aller l’empathie sans tomber dans l’anthropocentrisme ?

Parce qu’en fait notre habitude de projeter des discours, apparences et comportements humain.es à d’autres espèces traduit d’un manque d’imaginaire dans nos représentations collectives, d’un manque d’éducation à l’altérité et d’une (folle) hiérarchisation écrasante mettant notre espèce au-dessus du reste. Notre biais anthropomorphique s’applique dans nos manières de consommer, de choisir les personnages principaux de nos fictions préférées, dans nos rituels ou l’absence de rituel, dans notre culture de négation de la mort et d’éloignement du corps et la psyché.

Imaginez que, pour une fois, un film traite d’une histoire géopolitique trépidante et animée entre un rouge-gorge et un merle. Il serait sûrement jugé comme réservé aux enfants ou aux “ami.es des bêtes” (expression démontrant bien la bassesse d’esprit que nous accordons aux autres mammifères avec lesquels nous sommes, en fait, parfois parents).


L'émerveillement a une place importante, je crois, dans les crises que nous vivons puisque c'est par notre sensibilité aussi que nous pouvons réapprendre à nous relier au vivant.Les pratiques artistiques soutiennent cette perspective.

Et parce que ce tout ce que nous faisons est écologique puisque nos impacts sont omniprésents, explorons des manières de soutenir la réalité fantastique des écosystèmes vivants via notre créativité, avec une intention de complexifier nos rapports, d'ancrer nos pensées dans la beauté déjà présente, de donner l'élan de prendre soin de nos environnements (internes et externes).

Finalement, l’art, l’écologie, les pratiques somatiques et le yoga se rencontrent à bien des endroits. La spiritualité et le philosophique, l’action et la contemplation, l’esthétique et le politique… comme en parlait brillamment Edgar Morin, grand penseur récemment décédé, “la vie est poésie et drame, à la fois banale et sublime” et “nous sommes à la fois autonomes et dépendants, donc nous sommes interdépendants."


Chalereusement,

Elisa


 
 
 

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Photographies originales Bonzonino Production© 

ou d'Elisa Jouannet

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Elisa reconnaît les cultures traditionnelles, l'interdépendance inhérente au vivant,

et la légitimité qui circule en chaque être.

 

Tous les éléments sont un.

Tous les êtres reliés.

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Elisa Jouannet © 2026

ÉcoSomatiques | Artiste-chercheuse I Yoga inclusif

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