Les minorités agissantes
Je suis joyeusement surprise d’observer les similitudes entre les deux stages auxquels j’ai participé tout récemment ; comme une suite dans les idées, un filage dans les images et invitations proposées, une éthique partagée dans les pédagogies et un élan comparable. C’est réconfortant pour moi de constater que mes réflexions résonnent chez beaucoup de personnes et ce, quelques soient les rôles professionnels, familiaux et sociaux qu’elles jouent.
Après l’université d’ét autour de notre relation au vivant, j’ai suivi un stage d’improvisation “Passerelle : Corps et voix” proposé par la compagnie Mû Pieds dans les belles montagnes d’Auvergne. Nous avons même eu le plaisir d’accueillir l’orage, le tonnerre et la pluie… il était temps!
Et le temps justement, nous l’avons pris pour explorer nos ressentis, nos interactions sensibles au milieu et au groupe. Un corps collectif qui a pris vit ou plutôt sur lequel nous avons posé notre conscience et intention via les mouvements et les sons spontanés. Quelle joie de laisser le geste se manifester sans se soucier de sa forme pour, plutôt, orienter mon attention sur son occupation dans l’espace et le groupe. Quelle humilité aussi, de laisser jaillir les sonorités (bruits, chants) en orientant ma concentration sur sa saveur, son goût en moi et l’espace depuis lequel il sort plutôt que de m’intéresser à justesse.
Tout geste est danse. Tout son est musique.
Ici, je me suis senti unie au présent. J’ai pu m’installer par petits moments conscients dans la trame du vivant : le ressenti de la non-séparation. Ce que certaines traditions yogiques appellent l’état de Samadhi : d’union. Union aux autres être humain.es qui vivaient aussi cette expérience, union au lieu qui nous recevait et nous inspirait, union aux autres formes de vie qui habitaient l’environnement aussi. Là, ici, toustes ensemble, simplement.
Certaines pratiques semblaient simples, justement, et pourtant si puissantes. Je suis ébahie de constater oh combien une marche les yeux fermés me permet d’écouter vraiment. Qu’un sourire échangé alors que je me sens impressionnée et n’ose pas aller performer peut m’encourager, me soutenir, me délester du poids de la peur ou du figement. Qu’une tablée aux bougies dans la salle de réfectoire rustique donne des allures cérémoniales au dernier dîner partagé. Qu’une brise légère fait si joliment danser les saules. Qu’une douceur dans un contact frôlé peut générer tant d’émotions.
Merci. Merci au collectif. Merci au milieu de nous soutenir.
Réimaginer notre culture commune
Les chemins que nous avons emprunté pendant ce stage immersif m’a confirmé l’envie de recréer des histoires situées et de générer des imaginaires narratifs. Je pars du constat que beaucoup de cultures ont perdu leurs récits fédérateurs, leurs danses traditionnelles, leurs dialectes, leurs rituels et leurs connaissances biorégionales. Alors pour pallier à ce ce processus de dénarratisation (de perte du folklore local), l’écriture de nouveaux imaginaires collectifs et de récits ancrés dans une localité peuvent soutenir la réappropriation d’une culture à laquelle nous aurions envie de nous identifier pour nous rassembler autour d’un commun.
Comme le dit l’activiste et auteur Cyril Dion : il nous faut poétiser le monde.
La puissance des mots et de la beauté, la capacité de notre émerveillement à ouvrir les yeux sur ce qui est important… la puissance de la communication…
Pensez à l’impact des médias sur nos croyances et notre manière de percevoir le monde. La peur, les images choquantes, les points de vue clivants et discriminatoires, le déni des sujets révolutionnaires et l’influence des phrases, couleurs, photos choisies.
Et si le média c’était nous ? Et si nous nous réappropriions notre façon de voir la vie et de considérer les informations qui nous parviennent ?
'' La poésie perce, troue, réaligne nos pensées, De nos mains naissent des mondes,De nos voix jaillissent des révoltes,De nos cœurs coulent des espoirs. ''
Elisa Jouannet
Durant ces stages, j’ai pu témoigner du potentiel créatif et génératif des minorités agissantes. Tout bouleversement sociétal a besoin de soulèvements populaires qui prennent racines dans les mouvements sociaux, les pensées critiques et le changement de certaines communautés qui font avancer les choses vers plus de justice sociale et environnementale.
“(…) les grandes transformations sociales ne naissent pas d’un vaste mouvement coordonné, mais d’un petit groupe de personnes hautement influentes qui jouent chacune un rôle distinct dans la propagation du changement” (…) qui ensemble forment une “’infrastructure humaine des points de bascule”.Malcolm Gladwell
Dans cet article inspirant et encourageant du magazine Utopies, Elisabeth Laville, nous propose une métaphore pour comparer les minorités agissantes aux vols d’étourneaux qui s’harmonisent par milliers dans une chorégraphie majestueuse.
Elle écrit : “Ces murmurations illustrent la puissance des dynamiques distribuées, où une minorité agissante peut impulser très rapidement un changement de direction à l’ensemble du groupe. (…) Ce phénomène n’est en effet pas coordonné par le haut, mais par quelques principes d’organisation qui suffisent à créer une dynamique collective fluide, résiliente et incroyablement réactive.”
Elisabeth Laville conclut son article par cette phrase fort enthousiasmante : “Plus que jamais dans le contexte actuel, la stratégie la plus efficace n’est donc pas de convaincre tout le monde, mais de parier sur les premiers de cordée — ceux qui ouvrent les voies et précèdent le point de bascule.”
Le point de bascule d’une société commence par les minorités actives. Les petits gens aux grandes idées. Les petits jardiniers aux immenses connaissances. Les petits artistes aux géniales créations. Les petites familles aux puissants élans. Les petites entreprises aux profondes volontés…
Nous sommes la société. Nous faisons corps, ensemble.
Je terminerai mon récit d’aventures humano-vivantes en vous partageant que j’ai été très touchée de partager mes dessins avec le groupe du stage. Chaque soir je prenais le temps d’assembler des mots ou phrases qui m’avaient marquée dans la journée avec des formes et dessins sur papier. J’ai montré mon travail aux participant.es et fut ravie de partager ce processus.
Etre vu.e dans ses compétences, interrogations et fragilités fait aussi partie de ce changement. Renverser les normes demande du courage. L’audace d’être soi, pleinement. Tout un cheminement. J’ai décidé de ne pas participer au troisième stage auquel je m’étais inscrite en août car j’ai pu observer en moi l’impulsion de chercher dehors de nouvelles techniques pour me sentir enfin ‘prête’ à proposer des ateliers autour du vivant.
Je connais déjà cette tendance qui m’habite parfois de vouloir me remplir de savoir plutôt que de partager ce que j’ai déjà expérimenté. Comme une peur de ne pas connaître assez, un besoin de validation, d’un tampon ‘certifiée’ pour affirmer ma légitimité. Et bien sûre, je respecte les besoins de qualité et de sécurité que je cherche à satisfaire en étant bien formée et équipée, mais je vois que parfois ce besoin se transforme en schéma répétitif et enfermant.
Alors je saisis l’occasion d’un mois estival plus vide, plus ouvert, plus mien. Je vais aller marcher en forêt, me baigner, réactualiser mon site internet et créer, diffuser, profiter.
Quels sont vos trajectoires présentes et à court terme ?
En quelle saison vous sentez-vous, en vous ?
Quel élan d’agir est présent ? Quel élan de ne pas agir ?
Quel rôle souhaitez-vous jouer dans ces mouvements qui nous dépassent et dans lesquels nous pouvons trouver une place ?
Comment pouvez-vous prendre soin de vous en ces temps troublés ?




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